Environnement et histoire de l'album
Avec Miley Cyrus & Her Dead Petz, dévoilé par surprise en août 2015, Miley Cyrus rompt radicalement avec la logique commerciale qui avait porté le succès de Bangerz. L’album est d’abord mis en ligne gratuitement sur SoundCloud via son propre label Smiley Miley Inc., puis seulement plus tard réédité sur les plateformes de streaming par RCA Records. Cette sortie non conventionnelle est le prolongement d’une période très particulière de la vie de Miley Cyrus, marquée par des événements personnels douloureux – notamment la mort de son chien Floyd – et par une volonté de s’affranchir des contraintes de l’industrie pour explorer une forme d’expression beaucoup plus expérimentale.
En coulisses, le projet se construit autour d’une collaboration intense avec Wayne Coyne et le groupe The Flaming Lips, que Miley Cyrus a progressivement intégré à son univers artistique. Les sessions se déroulent entre 2014 et 2015, dans un climat de liberté quasi totale : budget réduit, enregistrement entre studios indépendants et espaces plus informels, absence de calendrier strict de la part de RCA Records. L’album, long de plus d’une vingtaine de titres, est pensé comme un laboratoire psychédélique où Miley Cyrus peut traiter son deuil, ses excès, ses doutes et ses réflexions existentielles sans filtre, loin des formats radio traditionnels. En choisissant d’annoncer la sortie de l’album à la fin de sa prestation aux MTV Video Music Awards 2015, Miley Cyrus affirme clairement que ce projet relève davantage du geste artistique que du produit pop calibré.
Analyse musicale
Musicalement, Miley Cyrus & Her Dead Petz s’inscrit dans une esthétique expérimentale où dominent la pop psychédélique, l’art pop, l’ambient et un R&B brumeux. Les morceaux s’étirent souvent au-delà des formats classiques, avec des structures libres, des intros et des codas prolongées, des nappes de synthétiseurs qui se superposent à des guitares planantes et à des beats minimalistes. L’influence de Wayne Coyne et de The Flaming Lips se ressent dans l’usage de textures saturées, de réverbérations massives et de sonorités parfois volontairement lo-fi, comme si l’album cherchait à reproduire une conscience altérée, flottante et hallucinée.
L’ensemble adopte une dynamique très contrastée : certains titres sont construits sur des motifs répétitifs, quasi hypnotiques, tandis que d’autres basculent dans une fragilité dépouillée où la voix de Miley Cyrus flotte au-dessus d’un piano ou de synthés éthérés. Des morceaux comme Dooo It! ou BB Talk assument une dimension provocatrice et désinhibée, ponctuée de spoken word, de cris, de rires et d’effets vocaux extrêmes. À l’inverse, des titres comme The Floyd Song (Sunrise), Karen Don’t Be Sad ou Space Boots plongent dans une mélancolie cosmique, portée par des harmonies étranges et des progressions d’accords qui évitent volontairement les résolutions attendues. Le résultat est un album volontairement déroutant, plus proche d’un collage psychédélique que d’une succession de singles.
Analyse vocale
Sur le plan vocal, Miley Cyrus & Her Dead Petz permet à Miley Cyrus d’explorer un spectre d’expressions beaucoup plus large que sur ses projets principaux. Au lieu de chercher systématiquement le rendu le plus « propre », elle joue sur les imperfections, les prises brutes, les voix chuchotées ou saturées. Certains titres exploitent un registre grave et rauque qui accentue la dimension introspective, tandis que d’autres la montrent en train de pousser sa voix jusqu’à la rupture, comme si la performance devait traduire un débordement émotionnel plus qu’une virtuosité technique.
La production vocale est souvent expérimentale : filtres, distorsion, échos exagérés, doublages et harmonies dissonantes se multiplient. Sur BB Talk, Miley Cyrus alterne entre monologue parlé, chant fragile et envolées soudaines, brouillant la frontière entre conversation intime et performance musicale. Sur Karen Don’t Be Sad ou Twinkle Song, elle adopte au contraire une interprétation quasi confessionnelle, où l’on entend les hésitations, les respirations et parfois les craquelures de la voix. Ce choix assumé de la vulnérabilité brute fait de la dimension vocale un élément central de l’esthétique de l’album : tout n’est pas « parfait », mais tout est chargé de personnalité.
Analyse des paroles
Les paroles de Miley Cyrus & Her Dead Petz s’articulent autour de plusieurs axes majeurs : le deuil, la perte, les relations amoureuses complexes, la spiritualité diffuse, l’usage de drogues et une réflexion quasi cosmique sur la vie et la mort. Le titre même de l’album renvoie aux animaux disparus de Miley Cyrus, et des chansons comme The Floyd Song (Sunrise) ou Pablow The Blowfish abordent frontalement la douleur liée à ces pertes, oscillant entre tendresse enfantine et tristesse abyssale. Ces morceaux donnent au projet une dimension de conte psychédélique endeuillé, où les animaux deviennent des symboles de l’innocence brisée.
D’autres textes explorent le désir, la confusion sentimentale et une forme de désillusion affective. Sur plusieurs chansons, Miley Cyrus évoque des relations ambivalentes, faites à la fois de dépendance et de besoin d’émancipation, de douceur et d’autodestruction. Les références aux substances, aux nuits sans fin, aux voyages intérieurs et aux visions surréalistes structurent une écriture proche du flux de conscience : les images s’enchaînent, parfois absurdes, souvent poétiques, comme des fragments de rêve. Le ton alterne entre humour cru, autodérision, colère et pure vulnérabilité, ce qui confère à l’album la texture d’un journal intime hallucinogène plus que celle d’un recueil de singles formatés.
Chansons marquantes
Dooo It!, qui ouvre l’album, pose immédiatement le cadre : un morceau saturé, scandé, au texte provocateur, où Miley Cyrus affiche son refus d’édulcorer son propos pour plaire au plus grand nombre. C’est un manifeste sonore autant qu’un choc d’ouverture, qui annonce la liberté totale de ton du projet. Karen Don’t Be Sad, co-construite avec The Flaming Lips, incarne la facette plus contemplative de l’album, avec une progression lente, des chœurs enveloppants et des paroles qui oscillent entre consolation et fatalisme.
The Floyd Song (Sunrise) figure parmi les pièces les plus emblématiques du versant introspectif : hommage direct au chien Floyd, elle mélange imagerie céleste, douleur très concrète et atmosphère de lever de soleil psychédélique. BB Talk se distingue par son format hybride, entre confession à mi-voix et chanson, où Miley Cyrus dissèque avec humour acide les codes de la romance et la gêne face à certaines marques d’affection. Enfin, Pablow The Blowfish et Twinkle Song ferment la marche sur une note profondément émotionnelle, presque enfantine, qui résume la dualité du projet : derrière l’exubérance et l’excès, une artiste qui tente de mettre des mots sur ses peurs et ses chagrins les plus intimes.
Bilan
Miley Cyrus & Her Dead Petz reste l’un des albums les plus divisifs de la carrière de Miley Cyrus, mais aussi l’un des plus révélateurs. Loin des enjeux de charts et des formats radio, il se présente comme un geste radical de liberté artistique, au croisement de la mixtape expérimentale, du journal intime et de la performance psychédélique. Sa longueur, ses digressions et son absence de filtre peuvent le rendre déroutant, voire épuisant, mais ce sont précisément ces caractéristiques qui lui ont valu au fil des années un statut d’album culte auprès d’une partie de son public.
Avec le recul, l’album apparaît comme une charnière : il fracture l’image pop de Bangerz pour ouvrir la voie à une Miley Cyrus plus consciente de sa position, de son héritage et de ses possibilités artistiques. En acceptant de prendre le risque de déplaire, Miley Cyrus affirme qu’elle ne se résume pas à une succession de hits, mais à une trajectoire faite d’expérimentations, de faux pas, de fulgurances et de quêtes personnelles. Miley Cyrus & Her Dead Petz n’est pas un album « facile », mais il demeure une pièce essentielle pour comprendre la profondeur et la complexité de son évolution musicale.